jeudi 25 octobre 2012

BOLIVIE article 2 – les mines



jeudi 25 octobre 2012


Un superbe roman dont le sujet est la Cerro de Potosi : « Dans la montagne d’argent », d’Anne Sibran, ed. Grasset. « Nous, les indiens, on sait bien que le diable vit avec nous dans la mine. C’est pour lui que je suis descendu cette nuit-là, au fond des galeries. Ce que j’avais à faire est impensable. Je l’ai fait. » Anne Sibran a, depuis quelques années, appris le quechua et vit entre la France et l’Amérique du Sud.

 "Mais de quoi se mêlent ces deux voyageurs !? N'ont-ils pas suffisamment de beaux et grands paysages et antiques monuments ou ruines pour occuper leurs journées ?". 
Ce à quoi nous répondons très franchement : oui.
Seulement voilà... il s'avère que des gens que nous rencontrons, l'espace de quelques minutes ou de quelques heures, que les paysages et villes ou pueblos que nous parcourons, nous posent  des interrogations. Interrogations qui se meuvent en crampes de nuits plus ou moins agitées.

Dans cet article, nous n'aborderons que l'héritage - les mines de métaux et pierres - et non l’industrie du gaz et des hydrocarbures et très peu celle du lithium qui constituent véritablement l'avenir de la Bolivie :

-          Les mines, c'est toute l'Histoire de la Bolivie
-          Les nationalisations
-          La nationalisation, une question essentiellement politique et de conflits
-          L'inégalité de représentation effective (et non pas légale) est facteur d'inégalité sociale et économique
-          Quelques mots sur le lithium tout de même...

Nos principales sources d'information :
- le responsable départemental pour la région d'Oruro de la Fédéracíon Sindical de Trabajadores Mineros de Bolivia (Fstmb) ; des mineurs de Potosi rencontrés lors de l'un des multiples blocages de cette ville; des articles du quotidien La Patria du 19 octobre 2012; des articles de l'hebdo La  Epoca, 23 au 29 septembre 2012.


Les mines, c'est toute l'Histoire de la Bolivie
et ce bien avant même l'arrivée des Espagnols, bien avant même l'empire Inca qui s’étendait de ce qui est aujourd'hui l'Equateur au centre du Chili. 
Ce pays est fabuleusement riche de son sous-sol, autrefois en or et argent, aujourd'hui en métaux les plus variés, en minéraux et pierres précieuses ou semi-précieuses, en hydrocarbures, gaz et en lithium (les plus grandes réserves mondiales). 
Cette richesse a fait son malheur pendant des siècles, de la première colonisation par les Espagnols jusqu'aux dernières décennies, parmi lesquelles la plus barbare : la dictature d'Hugo Banzer. 
L'héritage de l'industrie minière des décennies passées et les perspectives á venir constituent un bloc de conflits et tensions, ne serait-ce qu'au niveau social, auquel l'ensemble des acteurs concernés doit faire face et trouver des réponses qui dépassent leurs intérêts sectoriels.


Les nationalisations

Dans un article d’août 2012, le Figaro écrit :
« En moins de quatre mois, le président Evo Morales a réalisé pas moins de quatre expropriations de multinationales.
Ce 1er mai, les forces armées boliviennes ont été envoyées dans les bureaux de TDE, l'entreprise espagnole gestionnaire des trois quarts du réseau électrique en Bolivie, pour «prendre le contrôle de la direction et de l'administration». Un mois plus tard, la mine d'étain de Colquiri, détenue par le suisse Glencore, était saisie «avec effet immédiat». Le 2 août, le canadien South American Silver se voyait déposséder de sa mine d'indium. Sans oublier en juillet dernier la rupture de contrat avec l'indien Jindal, qui devait exploiter l'énorme gisement de fer du Mutun.
Quatre expropriations de multinationales, en moins de quatre mois. Depuis le 1er mai 2006, le président Evo Morales aura ainsi «nationalisé» seize entreprises considérées comme stratégiques dans les domaines des hydrocarbures, de l'eau, de la métallurgie ou de l'électricité. »

Loin de la politique suivie par ses voisins, la Bolivie d’Evo Morales s’enorgueillit de chercher une voie originale susceptible de maximiser la valeur ajoutée sur le territoire national en évitant l’exportation du minerai brut. Le porte-drapeau emblématique de cette politique est assurément le projet de valorisation du lithium dans le Salar d’Uyuni.

Ceci étant, un certain nombre de contrats importants ont été signés avec des compagnies minières étrangères et les cours très favorables de nombreux métaux, ont néanmoins stimulé une relance significative de l’activité minière. Celle-ci a contribué en 2009 à près de 8% du produit intérieur brut contre 5% pour le secteur des hydrocarbures. Le zinc a été le principal métal produit tant en valeur qu’en tonnage, devant l’argent et l’étain. Ces derniers ont fait l’objet de projets d’investissements intéressants qui devraient contribuer à diminuer le passif environnemental laissé par des siècles de négligence et d’exploitation anarchique.


La nationalisation, une question essentiellement politique 
et de conflits

Un conflit fort entre trois acteurs du pays :
-les coopératives de production, les syndicats de mineurs et principalement la FSTMB (, l'Etat ou MMM (Ministère des Mines et de la Métallurgie).
-La Fstmb est, et de loin, le principal Syndicat de mineurs. Sa création remonte á 1946. Il représente 17 000 mineurs du secteur patronal (petites et moyennes entreprises).
-Le MMM, Ministère des Mines et de la Métallurgie, a été créé en 2005 avec l'arrivée d' Evo Morales á la Présidence de l'Etat et la constitution d'un nouveau gouvernement.

Nationaliser les mines ne rencontre aucune contradiction entre les trois acteurs, c'est sur le comment et le quand que les divisions se font :
- « Tout nationaliser et tout de suite », c'est ce que veulent les coopératives et, avec elles, la très puissante COMIBOL (Corporacíon Minera de Bolivia) qui regroupe 121 coopératives;
- Nationaliser dans un plan progressif et échelonné, élaboré, accepté et mis en œuvre de façon égalitaire par les trois partenaires, comme le prévoie la Constitution, telle est la position du syndicat Fstmb.

Ces deux positions recouvrent plusieurs facteurs de division :

- Les cadeaux fiscaux multiples accordés depuis des années aux coopératives, patrons indépendants, familles de mineurs et travailleurs des services connexes á la mine. L'Etat veut aujourd'hui y mettre plus d'ordre et surtout d'égalité entre les acteurs concernés. Ainsi par une réévaluation de l'impôt sur les bénéfices, augmentation qui toucherait aussi les coopératives. Ces dernières s'insurgent très vigoureusement en argumentant qu'elles ne peuvent faire de bénéfices puisqu’elles sont régies par la loi sur les associations.

- Cette réévaluation et réorganisation de l'impôt s'articule aussi avec un plan minier mis en œuvre dans le cadre de la nouvelle Constitution (7 février 2009), cadre qui redéfinit les responsabilités et rôles de chaque acteur,  dont ceux prépondérants de l'Etat. La loi redonne á chacun (coopératives, patrons indépendants, MMM) une égalité en matière de négociation et de décision. Dans l'écrit de la loi cela est fait MAIS dans dans le concret des choses il en est tout autrement. Et cette profonde distorsion entre ce que disent les nouvelles lois et ce qui se fait sur le terrain nous allons la retrouver dans á peu près tous les aspects de la vie sociale de la Bolivie, que ce soit au niveau de la Justice, du travail, des droits économiques, des droits des femmes, des enfants, etc. etc.
En fait, il y a aujourd'hui une alliance objective entre les coopératives et le MMM au point, pour les coopératives de ne plus tenir en aucune façon compte des syndicats. Nous y reviendrons dans le chapitre suivant.

- Une nationalisation immédiate de l'ensemble du secteur minier conduirait à léguer à l'Etat un héritage impossible á assumer. La situation des mines, leur rentabilité comme leur système de production et de gestion, sont dans un tel état de difficultés que l'Etat, en supposant qu'il est les moyens de faire face, se retrouverait en complété incapacité á assumer. Devant cette vacance prévisible, qui alors se substituerait á lui ? La COMIBOL qui regroupe 121 coopératives et qui, dans le rapport de force entre les différents acteurs de la mine, est celle qui peut exercer tous les blocages en sa faveur.



L'inégalité de représentation effective (et non pas légale) 
est facteur d'inégalité sociale et économique

Les coopératives emploient 720 000 mineurs. A elles seules elles peuvent paralyser tout le pays, ce qu'elles ont maintes fois démontré.
Elles ont un vice-ministre, un sénateur, plusieurs députés.
"Elles sont une puissance qui leur a permis, dit le responsable de la Fstmb, de faire alliance avec le gouvernement".
Le secteur patronal (petites et moyennes entreprises minières) emploie 17 000 mineurs.

Quelques exemples de distorsions :
- Les coopératives, en bloquant les principales villes en septembre dernier, ont pu faire reculer le gouvernement sur la réévaluation de l'impôt sur les bénéfices, du moins en ce qui les concerne... le secteur patronal, lui, y est soumis. Ceci va inévitablement entrainer des inégalités entre salariés des coopératives et salariés des indépendants.
- L'équipement des mines, ne serait-ce qu'en matière de sécurité, est très particulièrement défectueux dans le secteur coopératif, peu soumis jusqu'á présent aux contrôles de maintenance et sécurité. Il suffit de constater le nombre de morts chaque année dans la seule mine du Cerro de Potosi : 60 en moyenne ! "On creuse, on creuse, peu importe comment et où", dit encore le responsable syndical. Le secteur indépendant a, par contre, un équipement plus développé, les accidents y sont moins nombreux, le respect des conditions de travail mieux appliqué.
- La COMIBOL, fédération de 121 coopératives, a envers l'Etat une dette totale estimée à plus de douze millions de dollars US. Cette dette correspond á un prêt qui lui a été fait  il y a quinze ans et qui n'a jamais connu le moindre commencement de remboursement. Il devait être consacré á la modernisation des mines coopératives et il est difficile aujourd'hui d'en montrer le réel investissement. 
- Le Ministère de la Mine confirme consolider, en faveur de la COMIBOL, les 26 aires minières dont celle-ci s'estime propriétaire. Le gouvernement a promulgué et déclaré en 2007 que tout le territoire national était "Réserve Fiscale Minière" et que l'Etat était propriétaire des toutes les ressources minières, métaux, gaz, etc. : "toutes les ressources minières non renouvelables sont propriétés nationales et appartiennent aux boliviens".

Il y a, entre la COMIBOL et le MMM, comme un sérieux point de divergence...  Pour enfoncer un peu plus le clou il vient de se révéler que cette même COMIBOL est propriétaire de plus de 25 000 hectares de sol cultivables ! Et ce alors que la nouvelle loi agraire limite tout droit de propriété de sol cultivable á 5 000 hectares.

L'ensemble de ces distorsions, écrit le journaliste de La Patria, "montre qu'il y a une situation cruciale á tous les niveaux de la mine pour définir une véritable stratégie de production, tant que ne seront pas réglés clairement tous les niveaux du secteur minier".

Enfin, déclare la Fstmb, "Les mineurs salariés exigent l'application de la nouvelle loi minière et plus particulièrement de l'article 347 qui définit les modalités et garanties du travail pour les trois secteurs miniers - le privé, le nationalisé, les coopératives - et pour les garanties d'emploi et de travail, dans une reconnaissance d'égales responsabilités."

On le voit, le blocage des villes et des routes boliviennes n'est pas de l'ordre d'un folklore ou d'un sport national mais bien d'une lutte et d'une stratégie aux enjeux considérables. 



Quelques mots sur le lithium tout de même...

Les principales ressources aujourd'hui détectées se trouvent dans le désert d'Atacama, au Chili : 76 %. Viennent ensuite le Salar de Uyuni en Bolivie et le désert nord de l'Argentine. Mais il semble bien que la Chine et l'Iran connaissent aussi des ressources aujourd'hui non estimées, du moins par l'Occident.
La méthode utilisée pour son "extraction" est celle de l'évaporation solaire, cette méthode est peu polluante. Mais elle est dévoratrice de territoires désertiques et elle en transforme les conditions météorologiques (grande évaporation et pluies).

Il est utilisé dans l'industrie du verre et de la céramique, dans les manufactures de graisses et lubrifiants industriels ainsi que pour l'aluminium et l'industrie aéronautique. Enfin, il est nécessaire pour les batteries de véhicules électriques et, dans les années 2015 à 2025, il va devenir l'un des métaux essentiels au développement industriel planétaire. 





  


 

dimanche 21 octobre 2012

MAJACAMARCA

MAJACAMARCA est un village situé á une cinquantaine de kilométres au sud d´Oruro, sur l´Altiplano.
Pourquoi sommes-nous allés lá pendant deux jours ?
Pourquoi pas ?
Je fais la sieste dans ce qui fut une pension et j´entends une fanfare, c´est une répétition, il y a aussi des explosions de pétards. Il est 14h 30, le soleil est de plomb sous un ciel outrageusement bleu.
La rue devant la Mairie est barrée, bloquée par des habitants qui occupent le lieu depuis 48 jours. Une banderolle, des inscriptions affichées demandent la démission de l´Alcade (le maire). Elue en 2010 il n´a rien fait depuis sa nomination. Des hommes mais surtout des femmes, tous indiens, se relaient pour l´occupation quotidienne. 

Mais oú est donc passé l´Alcade de Majacamarca ?
Ici ce pourrait être un village du Mexique dans les années 1930, tel que le décrit Juan Rulfo dans son roman Pedro Paramo :
- Mais oú vais-je trouver á me loger ?
- Allez donc trouver doña Eduviges, elle habite la maison prés du pont.
Nous sommes chez doña Léonore, elle a deux chambres. Autrefois, dans ce lieu maintenant vétuste, c´était un restaurant et une pension. Un beau restaurant dont la salle ouvrait sur une vaste cour formant patio, aux murs peints en vert pistache, rose fuschia et bordure jaune, décorée de grandes poteries joufflues brunes ou ocres rouges et aux cols étroits.  Au centre de la cour devait s´élever un eucalyptus, des bouts de troncs et de racines en témoignent. Deux bacs en ciment, prés d´un baños, servent aux lessives comme á la toilette. Notre chambre á deux lits jouxte une autre, elles sont toutes deux trés sommaires et font face á un bâtiment d´un étage - signe d´aisance passée - dont les fenêtres sans vitres semblent, du moins pour celles du rez-de-chaussée, donner sur des piéces encore occupées. Au bout de la cour un auvent donne sur une lourde porte de bois qui ouvre la rue. Sous l´auvent une voiture trés poussiéreuse, hors d´usage, avec pour nom peint sur son capot : Raphaelito
Doña Eleonore a un beau visage et un sourire clair qui égaie ses rides. Elle continue maintenant á tenir une minuscule épicerie. En ce moment, elle s´active pour nous aménager les lits, pour laver le baños á grande eau, pour nous indiquer comment allumer la lumiére : " Il faut tourner l´ampoule dans sa douille, moi je peux pas l´atteindre mais vous vous êtes grands !", elle rit, nous rions avec elle. Quelles histoires derriére ou sous ces choses dispersées ici et lá ? doña Eleonore est-elle veuve et seule ? Face á la porte de la chambre une antenne de télévision pend et oscille au bout de son fil dans le vent léger du soir.
Ce village fut un centre ferroviére important jusque dans les années 1960. Ici se faisait la maintenance de wagons, locos et voies. Quatre cents ouvriers accompagnés de leurs familles y vivaient et y travaillaient. Des ingénieurs et techniciens formateurs étrangers y séjournaient, dans une partie du village aux maisons plus cossues : des allemands, des américains, des suisses. De longues avenues bordées d´arbres abritaient les petites maisons ouvriéres, toutes en enfilades. Un incroyable réseau de rail courait sur de vastes espaces aujourd´hui couverts de sable et menant á un cimetiére de wagons, de roues, de moteurs... Toits effondrés, bâtisses aux murs en pisé dans lesquels dérivent des porcs et leurs portées, parfois une porte s´ouvre et laisse entrevoir que le lieu est encore habité, ou du moins occupé. Un village qui s'est en grande partie dépeuplé. Beaucoup ont émigré vers les villes, Cochabamba, Santa Cruz, Oruro, ou vers l´Argentine, le Chili, le Brésil, l´Europe. L´Altiplano a vu ses mines se fermer et avec elles l´activité ferroviére. Un train passe encore chaque matin, il transporte des marchandises qui viennent du Chili. 

Au centre de ce musée en plein vent et soleil, un vaste batiment tout neuf abrite le musée officiel. C'est grace á un donateur, passionné des chemins de fer, qu'il abrite aujourd´hui une trés belle collection d'une dizaine de locomotives, les plus anciennes datant de 1910, les plus récentes de 1950. Formidables machines á vapeur ou diesel qui laissent dormir leur puissance dans l'ombre du vaste hangar. L'une noire et rouge, l'autre bleue, d'autres vertes et jaunes ou bien encore rouges et brunes, leurs lourdes roues toutes pretes semble-t-il á entrer en action, elles attendent leurs mécaniciens. Ils sont lá justement, dans une série de belles photos prises quand Majacarma vibrait des pistons et sirénes d'avertissement. Mais pourquoi ce musée extraordinaire est-il si peu connu ? "Il faudrait un peu de publicité", nous dit son gardien et guide dont le pére fut lui-meme un cheminot. "L'Alcade n'a jamais rien fait pour ce musée et son information", ajoute une femme. Je fais le signe de jeter l'Alcade dans l'une des fosses d'entretien des machines, elle éclate de rire.
Mais oú est passé l´Alcade ? Il est parti avec la caisse.
Le soir oú nous sommes présents, son avocat est venu accompagné d´un représentant du département qui fait fonction de médiateur entre lui et la population rassemblée sur la place. Ca discute, ca proteste, ca dit son exaxpération, le médiateur tente de temporiser, il va falloir organiser des élections, ca ne peut pas se faire immédiatement,... La réunion se termine, le médiateur quitte les lieux, la foule entoure l´avocat qui se dégage, prend ses jambes á son cou, saute dans une voiture qui démarre en trombe. Lynchage évité ?
L´Altiplano se dépeuple. Les Pays Bas y développe une activité de production laitiére, ils y ont implanté des vaches, forment les paysans, organisent la distribution des produits laitiers. 
Mais oú est passé l´Alcade ? Un village comme un costume bien trop grand pour des habitants qui y demeurent encore.

















Autour de Cajamarca il y a une couronne, non une couronne d'argent ou d'or mais une couronne d'ordures. Elle est large de deux cent métres, formée de sacs et bouteilles en plastiques, de couches usagées, d'immondices diverses brulées ou laissés tels quels.
Cette couronne est une couronne de souffrance, tout comme celle d'épines. Souffrance d'un village laissé trop longtemps á l'abandon par sa premiére autorité, celle de son maire, et par d'autres plus larges.

Nous n'avons pas pris de photos lors du rassemblement, le soir, du village autour du représentant du département et de l'avocat de l'Alcade. Nous ne pouvions pas. C'était déjá assez que ces gens, qui tentaient de dire et de défendre leur dignité bafouée, acceptent que nous soyons lá, présents, á écouter et regarder. Nous les en remercions.

jeudi 18 octobre 2012

ORURO, Paria, Obrajes


Dimanche 14 octobre...

départ en bus á 10h 30 de Cochabamba. Une heure pour parvenir á sortir de la ville, un des aspects de la modernité dont s´ennorgueillit la ville. Les trois autres heures nous offrent une longue longue longue montée sur les hauts plateaux - 1 000 m d´altitude á franchir - et des paysages en abimes de toute beauté. Pour en profiter, prendre des places á droite dans le bus.
Une fois parvenus á l´altitude 3 7OOm, nous entrons sur un immense plateau parfaitement plat, parsemé par endroits de sources chaudes fumantes dans lesquelles des femmes font la lessive. Comme blottie dans le croissant que forment trois hautes collines, escaladant leurs versants, encore á l´échelle de maquette dans le lointain, c´est Oruro.
Aprés Cochabamba nous l´avions espérée, elle sera á la mesure de cette attente et plus encore.

ORURO est une cité miniére et industrieuse posée entre terre et ciel, á 3 700 m d´altitude. Elle n´est pas particuliérement belle, pas gracieuse non plus, elle n´a pas d´architectures á contempler, mais...
"Un peuple qui aime á ce point danser ne peut pas etre mauvais" aurait dit d´elle Isadora Duncan... á moins que ce ne soit Merce Cunningham ?
"Une population qui a un tel talent pour s´índigner et se rebeller ne peut être que bonne" ont dit d´elle Simon Bolivar et Rosa Luxembourg.

Pas un jour sans que ne se forme un cortége de manifestants brandissant les banniéres des corporations en colére, suivi par une banda aux rythmes furieux ; ainsi ces lundi et mardi par plusieurs centaines de petits commercants des rues, essentiellement des femmes, en pétard contre le maire et la police qui leur infligent, c´est ce que disent les panneaux brandis, des mesures discriminatoires de droit á s´installer et exercer. Pas un soir sans que plusieurs rues et places soient occupées par des groupes dansants, préparant sans doute le carnaval qui aura lieu début février, avec ou sans banda accompagnatrice, le sifflet á roulette suffisant á imprimer le rythme commun et les changements de figure de danses traditionnelles (le folklore, ici, n´existe que s´il est actuel et commun). Souvent, un cortége funébre parcourt les rues, les participants ont les bras chargés de fleurs, la banda qui les suit joue une musique á briser les coeurs des plus endurcis.
Oruro est une ville qui déborde d´une énergie résolue, convaincue, puissamment maintenue jusqu´á ce qu´un jour... il y du volcan lá-dedans !
Et d´ailleurs, Evo Morales n´est-il pas natif de la région ?
Autre particularité : la ville et la région sont composées de plus de 95 % d´índiens.

Nous avons aimé ses rues, ses petites maisons, son marché, sa place du 10 de Febrero et celle du Socavón;
- son train qui se sert de l´avenue 6 de Agosto pour traverser une grande partie de la ville dans son axe nord-sud;
- l´église Virgen del Socavón, tout en haut de la ville, pour son  incroyable richesse d´imageries : la trés grande fresque avec ses démons, ses vierges á l´enfant l´une castillane et l´autre indienne, son Christ á la gueule de mineur pas content et Dieu le pére en vieil indien venant de fumer du chanvre, mais aussi la coupole entiérement chargée d´apôtres, tous les murs et le plafond peints ;
- le petit musée "Sacré, folklorique, archéologique et minier" (pas moins !) qui jouxte l´église et présente des objets, poteries et pierres taillées ou sculptées, des costumes et masques du carnaval d´Oruro á faire rêver et son tout jeune guide trés cultivé et aimant son métier ;
- la multiplicité de petits restaurants populaires, bonne chair bon prix ;
- ce restaurant, Las Retamas, duquel nous sortons en ce dimanche aprés-midi et avec lequel nous avons vraiment succombé, pour la premiére fois de notre voyage, á la gastronomie régionale...
Et pour résidence ? Ben... la Residencial del 21 avril... lits ayant fait depuis trop longtemps leur temps et sanitaires pas toujours sympas... quant á la qualité d´accueil... bon, on parle pas des choses qui fachent. On y est restés parce que la chambre y est vaste et claire á la condition d´être au second étage.

Oruro c´est aussi l´occasion de parler de la civilité des Boliviens, de leur courtoisie. Elles se rencontrent partout, sans distinction de milieu social ni d´origine identitaire. Quand on entre ou sort d´un lieu public quel qu´il soit on adresse un salut aux personnes présentes ; on renseigne l´étranger qui semble chercher son chemin, quitte même á l´accompagner pour le mettre sur la bonne route ; on dit souvent "muchas gracias", "por favor", "disculpe", "de nada" ; on ne s´énerve pas, ne montre pas d´ímpatience, on sourit et on plaisante, on rit souvent et on aime les blagues qui désamorce les situations un peu tendues  ou simplement pas tout á fait ordinaires.

Bref, Oruro mérite qu´on fasse le détour et qu´on s´y attarde plusieurs jours. Nous en sommes partis le lundi 22 octobre pour La Paz.

PARIA et OBRAJES

La dame de l´Office de tourisme d´Oruro, dans son minuscule bureau placard, nous avait conseillé ces deux destinations prochent l´une de l´autre. Une dame trés compétente, pas avare de son  temps et de bons conseils.

PARIA est á une trentaine de minutes dÓruro en collectif. Il vous largue sur la nationale qui conduit á Cochabamba, vous vous retrouvez dans un petit village qui sembe rentrer les épaules sous la pression du ciel de l´Altiplano. Donnant sur la place, une petite église trés délabrée, trés abandonnée au poids de ses ans, elle est lá depuis 1535 et c´est la premiére á avoir éte construite dans les andes boliviennes par les Espagnols. Touchante de désuétude.
Un homme nous dit que  ni le département, ni l´État, ni encore moins le village n´ont les moyens de la remettre en bonne forme, qu´elle ne se visite pas parce que le curé qui en a la clé n´habite pas ici et qu´on ne le voit pas souvent. Il est soudain traversé d´un grand sourire de bonne blague : "Au moment du carnaval d´Oruro, début février, les touristes viennent ici en car, accompagnés par les agences. Des américains, des coréens, des espagnols, des allemands, des francais, ils voient la place, ils voient l´église, leurs figures s´allongent, "c´est ca l´église !?", et ils repartent trés vite."
Une vieille femme et son petit fils nous mettent sur la piste qui permet de gagner Obrajes. En une petite heure de marche nous y sommes.

OBRAJES est un lieu de sources volcaniques qui alimentent des bains et une piscine. Cette derniére, vaste, est dans un patio dans lequel se nichent aussi des cellules oú l´on peut prendre un bain trés chaud. Les indiens en sont trés friands, le lieu est particuliérement estimé les week-ends. Aujourd´hui nous sommes mercredi, pas plus d´une dizaine dans le grand bassin, c´est absolument délicieux.
Pour regagner Oruro : soit attendre un collectif soit faire du stop, ca marche trés bien.

Et tant que nous y sommes, parlons stop en Bolivie, ou plutôt covoiturage car c´est ainsi qu´íl se pratique. On vous prend, vous descendez á destination et donnez ce que vous estimez comme participation au coût du trajet, sans attendre qu´on vous le demande. C´est pas plus compliqué. 

photos Oruro
















 photos Paria







   



  

      

mercredi 17 octobre 2012

la petite bonne



Elle est assise á la table de la pension, elle regarde une télénovinas et elle attend l´heure du repas. Elle attend. 
"J´entends aussi la petite bonne qui fourgonne derriére moi dans le coin cuisine. Elle fourgonne je ne sais quoi. C´est "Lo Secretario" qui passe, mon feuilleton préféré. Je suppose qu´elle surveille la cuisson de la soupe de blé. Ca, elle sait faire. Lo Secretario c´est le personnage principal mais des personnages il y en a plein d´autres. Ca se passe dans une espéce d´entreprise de vente par correspondance, ou quelque chose comme ca. Elle touille aussi. Elle touille et moi j´attends. Elle touille pour que ca n´attache pas ? Elle doit touiller pour faire quelque chose, touiller elle sait faire. Ce Secretario il a les cheveux longs qui lui bouffent les yeux alors il est toujours en train de secouer la tëte de gauche á droite, comme ca. Et puis il y a le patron, sa femme, une vraie salope, le directeur de production, un vrai con pleurnichard, la DRH, la frustrée, et quatre ou cinq secrétaires, ca dépend des envies du patron ou du dir de prod. J´entends la gamine qui coupe quelque chose. Elle va tout de mëme pas se méler de préparer le repas, elle sait pas faire ! C´est á la patronne de le faire, ca elle le sait quand mëme ! Ces indigénes ne savent pas faire grand chose sauf le peu qu´íls ont toujours su faire. La femme du patron est nue dans le lit avec le dir de prod. Elle est pas dégoutée. Ce qui agitte tout ce petit monde c´est "qui couche avec qui, va bientöt coucher avec qui, a été plaqué par qui, va surprendre qui avec qui". Nue et lui aussi, non pas qu´on les voit tout nu mais ca se voit á cause des draps dans lesquels ils s´entortillent, comme ca. Elle lui mordille l´oreille et lui a l´air d´ëtre emmerdé á cause que le patron pourrait découvrir la chose. Cochabamba est complétement paralysée par la gréve. Ils ont montré les images avant Lo Secretario. Plus rien ne marche, surtout les transports. La gamine s´est remise á touiller. Elle pourrait pas trouver quelque chose d´utile á faire ? Aller nettoyer les draps ou sortir les ordures ? Mais non, elle touille. Ces occupations de routes, ces blocages á tire-larigo, le premier responsable c´est le gouvernement. Et le gouvernement c´est Morales. La femme du patron est maintenant dans la cafétéria oú elle bavasse avec la secrétaire blonde, elles se racontent leurs coups. Le patron engueule le dir de prod qui a viré la secrétaire brune. Lo Secretario essaie d´embrasser une nouvelle secrétaire mais c´est pour la femme du patron qu´íl en pince. J´attends. J´attends, j´attends, j´attends. Il a donné le pouvoir aux indigénes et voilá oú on  en est. Il a pris le pouvoir, il a nommé des incapables, il sait pas lui-mëme comment gouverner, il a jamais appris il est pas instruit, il a nommé ses copains indigénes qui font la feuille de coca le jour et la cocaïne la nuit, il est chef de cartel et voilá le patron qui baise avec la DRH dans le bureau du dir de prod ! Comme dit Enrique : Le pays va á sa ruine."

samedi 13 octobre 2012

TORO TORO village et parc national

Résidence : Hostel Las Hermanas, de soeurs point mais de jardin couvert de fleurs et ombragé par les citroniers, orangers et magnolias, oui. Plus des chambres sympas et, si l'on veut, des repas mitonés par une patronne qui vous accompagne aux repas.
La chambre pour deux : 100 bol - avec pension complète : 190 bol pour deux, soit 15 euros/personne par jour.

Toro Toro est une destination qui se mérite. Le car part de Cochabamba à 18h tous les jours et arrive vers minuit. Retours chaque jours, départ de Toro Toro à 6h du matin, arrivée Cocha entre 11h et midi.
5 heures de trajet pour parcourir 138 km.
Mais quel trajet ! Du moins de jour, parce que de nuit  on ne le devine que par les incessants ballotements dus aux incessants virages et par les constantes trépidations dues à l'état de la piste soit revêtue de pierres soit nue de terre et pourvue de nombreux passages de gués.
Rien que pour les paysages traversés les peines sont oubliées. Et puis, les compagnons de route sont pour l'essentiel des habitants de Toro Toro et des villages et hameaux alentours et les conversations sont chantantes. 

Toro Toro, un gros village qui semble en extension, est au milieu d'un parc naturel, véritable trésor pour paléontologues et géologues. C'est ici que l'on peut voir les empreintes de dinosaures, tyranosaures, brontosaures, ankylosaures, iguanodons, compagnathus, cerasnosaure, tortues géantes et autres grosses et petites bêtes, herbivores ou carnivores, qui, par une profonde nuit chargée de météorites ou de secousses sismiques, s'enfuirent en débandade, mêlant leurs pas dans l'argile souple pour disparaître à jamais.
C'est aussi ici que nous rencontrâme :
Victor, un guide amoureux de son pays
deux condors décrivant leurs cercles
un très profond canyon au huit cent marches taillées à fleur de vide
son fond et ses cascades dans la mousse et la végétation
deux mainates traçant le ciel de leur plumage
vert bleu jaune rouge orangé
jouant avec le soleil  fuyant les condors
des ponts de pierre franchissant les abîmes
les inscriptions rupestres de nomades indiquant leur parcours
mais encore
le sentier des 7 Vuestas, lui aussi taillé de marches et escaladant la montagne pour relier le village à de minuscules fermes accrochées aux pentes, tout là haut, entourées de quelques acrobatiques terrasses où poussent pommes de terre et blé d'altitude, un petit grain très dur qui fait un pain jaune cuit dans les fours en pisé près de chaque maison, un pain délicieux et nourissant
un paysan que l'on croise, pantalon et veste sombres, ceinture et chapeau tissés, sandales faite de chutes de pneu, et qui nous adresse très joyeusement un salut chantant
puis un autre avec ses deux ânes chargés 
l'incroyable variété des roches, on passe du rose au vert, de l'ocre rouge au violacé, terre de sienne, blanc bleuté, gris ardoise et tout celà en quelques pas. Multiplicité des formes, tantôt polies par les glaciers disparus, tantôt s'érigeant en écailles, crêtes et arrètes vives ou encore en fins éclats verts turquoise, pourpre..

L'ÉCOLE, UNE CLASSE, SON ENSEIGNANTE
Un grand établissement pour classes primaires et de collège, récent, avec terrain de sport et gymnase couvert. Nous entrons, demandons s'il est possible de recontrer un enseignant du primaire qui puisse nous parler des contenus pédagogiques. 
Une classe de CE (enfants de sept ans) nous accueille. D'emblée l'enseignante leur demande "Qui veut venir dire une récitation ?". Enthousiasme. Puis ce seront des exercices de maths au tableau, par petits groupes de trois : additions, multiplications, soustractions, divisions. Les enfants manifestent à la fois un plaisir à ses exercices et une grande attention. Pour le travail sur la langue espagnole (ils travaillent aussi leur langue d'origine, parlée à la maison et par leurs parents : le Quechua), ils ont le classique cahier de compréhension de textes. Pas de bibliothèque de classe (le prix exhorbitant des livres en Bolivie !). Beaucoup de "par coeur" ? Les récitations sont dites sans aucune hésitation, à voix claires, projetées, applaudies par l'ensemble de la classe. Le cahier de découverte du monde est particulièrement soigné, beaucoup de dessins... Peu de matériel pédagogique visible, les moyens sont pauvres. Le travail n'est pas noté, le mode d'évaluation est autre. Les enfants n'ont classe que le matin, de 8h30 à 13h.
Je lis deux poèmes.

LA PACHAMAMA WASI
la terre-mère maison
Elle est située dans l'une des rues du haut du village. C'est la maison d'un vieil homme, un chef d'oeuvre d'art brut. Murs extérieurs et intérieurs, escaliers, patio sont entièrement constitués d'assemblages de fossiles, roches volcaniques, coraux pétrifiés, météorites de la taille d'un boulet de canon, stalagtites et stalagmites, de calcaires tortueux, pyrites, calcites et quartz qui sont autant de sculptures naturelles. Tous ces minéraux, David Gonzales les a ramassé autour du village pendant plus de cinquante ans dont vingt-cinq ont été aussi consacrés à la "construction". C'est à la dimension spirituelle de toute une vie.
David n'a pas de successeur qui s'intéresse à son oeuvre. Quel avenir pour cette maison sculpture  qui est aussi un musée et une formidable collection pour scientifiques ?
Il dit : "La Bolivie va trop vite, il y a trop de sauvages encore. J'aime lire, on m'apporte des livres. La France est un pays de culture. J'aime Montesquieu, L'esprit des lois".